Stacks Image 45



Correspondance Vercors-De Gaulle.




Présentation du Résistant VERCORS :

http://museedelaresistanceenligne.org/media7075-Jean-Bruller-dit-Vercors

Présentation du Général De GAULLE :

https://www.elysee.fr/charles-de-gaulle

Mis en ligne sur le site le 11 novembre 2019

La correspondance Vercors-De Gaulle.

Sujet, l'année 40 et la résistance communiste en France occupée.
Connaître le sujet pour ne pas tomber dans les "clichés" mensongers.
11 Février 1956

Mon général,

J'avais de semaine en semaine retardé la lecture de l'Appel, car ce n'est pas un de ces livres qu'on se résigne à lire en entre-deux, en parcourant hâtivement les pages et le temps d'une lecture sérieuse m'avait jusqu'à présent manqué.

M'y voici cependant plongé, et bouleversé de souvenirs, comme je pouvais m'y attendre.

Pourtant en abordant hier soir la page 231, pourquoi a-t-il fallu que je retrouve sous votre plume les calomnies ordinaires que l'on porte contre les communistes ? On a suffisamment de choses à leur reprocher pour ne pas y ajouter des accusations historiquement fausses.

Car, mon général, je mentirais par omission en ne témoignant pas pour eux. La première lettre que j'ai reçue, en août 1940, qui m'appelait à la résistance, était signée du communiste Jean-Richard Bloch. La première réunion à laquelle j'ai assisté, en octobre, chez le poète Arcos, s'était faite à l'initiative du même, accompagné du communiste Frédéric Joliot, du communiste Wallon, du communiste Maublanc, du communiste Francis Jourdain, et il nous y fut lu des lettres d'Éluard et d'Aragon, tous deux en zone libre.

La première revue clandestine, fondée en décembre, la Pensée libre, était une revue communiste - et c'est sur ses cendres que j'ai fondé plus tard les Éditions de Minuit. Le premier organe clandestin des intellectuels résistants fut fondé en avril 1941 par le communiste Jacques Decour. Il y laissa sa vie.

L'un des tout premiers résistants que J'ai " pratiqué " puis qui fut arrêté presque sous mes yeux, puis torturé à mort, c'était le communiste Holwegk. La première grosse " affaire " découverte par la gestapo fut celle du Musée de l'homme - conduite par des communistes. Comme vous, je disais alors au communiste François de Lescure - en ce temps-là président de l'Association des étudiants, et qui mena l'affaire du 11 novembre - je lui disais : " Tout ce qui nous sépare est effacé, actuellement. Peut-être, la guerre terminée, nous combattrons-nous de nouveau. Mais devant l'ennemi tout nous rassemble. "

La guerre terminée, je me suis trouvé plus près d'eux que je ne le voulais, et j'y suis resté jusqu'à ce jour, justement à cause des injustices dont ils furent abreuvés, et de ces calomnies auxquelles votre prestige vient apporter une sorte de justification historique. Je ne puis vous dire combien j'en souffre - quand je considère aujourd'hui, la rage au cœur, ce que sans vous, et sans eux, on a fait de la France.

Où n'en serait-elle pas, si vous aviez su dans la paix surmonter comme dans la guerre vos sentiments à leur égard ! Si vous aviez su vous servir de leur amour pour la patrie - même s'il n'est pas de la même nature que le vôtre - dans les dangers de la paix comme dans ceux de la guerre !

Ce divorce est, à mes yeux, le suprême malheur qui se soit abattu sur la France depuis celui de la défaite. Et ce double éloignement, celui qu'on leur impose avec celui que vous vous imposez, constitue à mes yeux la source principale de l'abaissement mortel où nous voyons aujourd'hui qu'on entraîne la France.

Fallait-il vous écrire tout cela ? Mais la lecture de l'Appel, en me rappelant tant de grandeur et tant d'espoirs, me fait mesurer en même temps mon chagrin et ma déception.

Veuillez, mon général, croire à l'expression de mon profond respect et de ma fidélité.


La réponse du général de Gaulle.
(19 février 1956.)

Mon cher Vercors,

Votre lettre, au sujet de l'Appel, m'a touché. Elle vient de vous c'est-à-dire de quelqu'un qu'on ne peut oublier jamais. Et puis, elle a le son de sincérité, même si, à la lire, il me faut croire que mes propres souvenirs de guerre ont soulevé en vous surtout de la tristesse quant à la façon dont je parle des communistes.


Veuillez croire, mon cher Vercors, à mes sentiments bien cordialement dévoués.


La deuxième lettre de Vercors au général de Gaulle.

(10 mars 1956.) Mon général,

Votre lettre m'a causé une surprise émue. Je vous remercie de m'avoir gardé votre souvenir - et votre confiance (c'est un sentiment qui s'est, au cours de ces dix ans, un peu raréfié autour de moi...). Je ne pensais pas d'abord y revenir - et vous importuner. Mais elle m'a occupé l'esprit pendant tout un voyage dont je viens de rentrer.

Et surtout je voudrais vous dire, en premier lieu, mon regret de n'avoir su exprimer mieux la chaleur, l'émotion que vos Mémoires ont soulevées dans mon esprit - cela, pensai-je, allait tellement de soi ! C'est justement parce qu'il est évident que nos historiens futurs puiseront presque tout ce qui concerne cette période dans vos Mémoires et probablement dans eux seuls que je me suis attristé d'y trouver une erreur historique qui risque de se perpétuer. Et ainsi vous avez lu dans mon reproche plus que je n'y avais mis : votre attitude,
pendant toute la guerre, à l'égard des communistes et de l'U.R.S.S., je m'en suis trop félicité à l'époque pour, en en retrouvant le vivant reflet dans l'Appel, avoir lu distraitement ou mécompris les passages qui s'y rapportent.

Je n'ai pas davantage oublié comment vous leur avez rendu justice à la libération. Je ne parlais que du court passage (quelques lignes) où vous reprenez contre les communistes français l'accusation courante de s'être abstenus de la résistance jusqu'à l'entrée en guerre de l'U.R.S.S. Vous objectez à mon témoignage : c'étaient seulement quelques individualités. Mais c'est là justement que gît l'injustice à leur égard : de quel autre parti ne le diriez-vous pas ? Quel parti n'était pas alors divisé contre soi-même ? Et quel parti plus que le P.C. avait été brisé en mille morceaux épars se cherchant dans la nuit, pendant les premiers mois ?

Cependant, quel autre " parti " a édité clandestinement une revue résistante dès 1940 ? Les radicaux ? Les socialistes ? Les modérés ?

Quel réseau issu d'un " parti " a fonctionné avant les réseaux communistes ?

Penseriez-vous à reprocher aux autres ces longs mois passés à hésiter, à se chercher, à s'organiser ?


Trouveriez-vous raisonnable de les accuser, pour ces retards, d'obédience à Rome ou à la Maison Blanche plus qu'à la France ?

Me soupçonneriez-vous pour n'avoir écrit le Silence de la mer qu'en 1941, ne l'avoir publié qu'en 1942 ?

Reprocher aux communistes les mêmes retards, saisir une coïncidence (d'ailleurs bien imprécise !) de date pour les en accabler, n'est-ce pas faire, d'une simple prévention à leur égard, une fausse certitude - en d'autres termes commettre une profonde injustice ?

Il se peut, bien sûr, mon général, qu'il existe des communistes assez aberrants pour faire passer les intérêts de l'U.R.S.S. avant ceux de la France - comme il existe des modérés assez aveugles pour faire passer avant ceux de la France les intérêts de l'Amérique, et même de l'Allemagne.

S'il y a des séparatistes, ils sont dans tous les camps.

Et quant à moi, mon général, j'en vois bien plus dans ma propre classe que parmi les communistes (**) (...)