Capitaine de corvette de réserve Patrice Brunet
"pour se souvenir, il faut avoir appris"

"On doit se souvenir aussi des hommes
Les cérémonies du souvenir, celles dont on parle parce que médiatisées, commémorent des événements « nationaux » : les armistices de 1918 et 1945, le débarquement de Normandie, la libération de Paris, la fête nationale, pour ne citer que celles-là : des instants de joie, de fierté, de soulagement, des moments de liesse nationale.
C'’est bien et cela doit être ainsi.
Mais ces manifestations du souvenir – parmi les rares points d'’ancrage de notre mémoire collective dont on parle encore à défaut d’être correctement enseignés,  sont abstraites, « désincarnées ».
Elles ne rappellent pas que ces jours fêtés ou simplement commémorés étaient l’'aboutissement d’efforts, de souffrances, de sacrifices, de volonté, de désintéressement, fournis et consentis souvent anonymement, en conscience, individuellement ou dans le cadre d’une famille, d'’un groupe d'’amis ou de camarades, d'’un village, d'’une région, de la nation. Il semble nécessaire de rappeler que la Grande Histoire est faite de sommes de petites histoires toutes aussi simples, dramatiques et héroïques d’hommes et de femmes de chair et d’os. Aucun doute que ce rappel, ce souvenir, contribuerait à rapprocher les Français, jeunes et moins jeunes, dans le cadre de la Nation.
Alors que Paris célébrait il y a quelques semaines le 69
ème anniversaire de l'’arrivée des troupes du général Leclerc de Hauteclocque, trois villages de l’Est parisien se recueillaient devant un monument érigé sur le bas-côté de la route D21 reliant Villeneuve-Saint-Denis à Pontcarré, en pleine forêt de Ferrières, à une quarantaine de kilomètres de la capitale. C'’est là que furent assassinés, ce même 25 août 1944 d'’une balle dans la bouche ou dans la nuque, puis jetés pêle-mêle dans une fosse qu'’ils avaient eux-mêmes creusée, onze jeunes résistants de 17 à 23 ans arrêtés par hasard par des artilleurs allemands faisant retraite, poussés par les troupes alliées. Onze jeunes qui avaient lutté pour la libération de leur pays, sans même savoir que leur volonté était déjà partiellement accomplie et que Paris était libérée « par elle-même » au moment où détonnaient les fatals coups de feu. Ces onze jeunes FFI – parmi lesquels le fils aîné du capitaine de corvette Philippe Kieffer qui avait débarqué à Ouistreham deux mois et demi plus tôt avec ses bérets verts, employés de l'’Imprimerie nationale ou de l’'administration des Eaux et Forêts, méritent notre souvenir. Ils méritent que leur courte vie et leur mort soient racontées chaque année dans les écoles du canton, sans arrière-pensée politique, comme on parle parfois du massacre d'’Oradour-sur-Glane. Non pour raviver des haines, mais pour dire avec simplicité ce qui s’'est passé à quelques mètres de là où on habite, on vit, on s'’instruit, on joue , tout près de là où ses parents habitaient, vivaient, s'’instruisaient, jouaient il y a 69 ans, et reconnaître que nous devons à ces jeunes hommes ce confort incommensurable de notre vie : l’indépendance, la Liberté. 
La mémoire d’'un pays, d'’une nation n'’est pas uniquement une mémoire « de masse », anonyme parce que globale. Elle est aussi la mémoire « intime » de ceux qui se sont battus et qui parfois sont morts, pour nous, leurs descendants :

Allais René 21 ans
Bisson Pierre 25 ans
Cotel Lucien 21 ans
Dupré André 23 ans
Haby Michel 20 ans
Havard Roger 21 ans
Jambois Henri 26 ans
Kieffer Claude 21 ans, sous-officier
Marty Roger 17 ans
Michel Christian 19 ans
Planté Christophe  24 ans

A quelques kilomètres de là, quelques temps plus tôt mais une éternité pour ceux qui ont vécu cette époque, le 3 juin 1940, l’'avion du sergent pilote de chasse Raymond Robert était abattu par la Luftwaffe dans l’'accomplissement de sa mission. Lui aussi avait 22 ans.
L’'Alpha et l’Omega d’'une période qu’'on ferait bien d’'enseigner à nos enfants : pour se souvenir, il faut avoir appris."

CC(R) Patrice Brunet