Nécrologie. Raymond de Silguy, résistant, figure des avocats rennais
Reprise de l'article de Ouest France du 11 juillet 2018 de PASCAL SIMON
Mis en ligne le 9 décembre 2018
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Ancien bâtonnier du barreau de Rennes, Raymond de Silguy s’éteint dimanche 8 juillet, à l’âge 98 ans. Originaire de Landerneau, étudiant en droit à Rennes, il a été résistant pendant la Seconde guerre mondiale, officier des Forces françaises de l’intérieur (FFI).
À la libération, il s’est inscrit au barreau de Rennes qu’il ne quittera qu’en 1987. Les obsèques de Raymond de Silguy seront célébrées jeudi 12 juillet, à Rennes, en l’église Notre-Dame en Saint-Melaine.

Il était une grande figure rennaise, profondément respecté pour ses engagements, un passionné de la ruralité et d’art. Raymond de Silguy, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Rennes, est décédé dimanche, à l’âge de 98 ans.

Né en 1920 à Landerneau, Raymond de Silguy a épousé Yvonne de Pompéry, décédée en mars 2015. Ils étaient les parents de deux enfants, Anne et Yves-Thibault, ce dernier plus particulièrement connu comme ancien commissaire européen et membre du conseil d’administration du groupe Vinci.

Une grande famille de juristes
Fidèle à la tradition d’une famille dont les racines remontent au XIIIe siècle, certains des ancêtres de Raymond de Silguy ont été conseillers au Parlement de Bretagne au XVIIIe siècle, Raymond de Silguy se destine au droit comme le fera ensuite son fils. Certains de leurs ancêtres ont d’ailleurs été conseillers au Parlement de Bretagne au XVIIIe siècle.
Raymond de Silguy aura une carrière dense et longue, qu’il ne quittera qu’en 1987. Il va connaître l’essor de Rennes, le vivant aussi dans les coulisses d’un des grands acteurs économiques locaux, Citroën, dont il était le conseil quand l’industriel décide de se développer dans la capitale bretonne au tout début des années 60.
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Spécialiste de droit rural, de droit de la chasse, Raymond de Silguy sera président de l’association française de droit rural (ADFR) qui, sous son impulsion, commencera à tenir des congrès nationaux, dès 1983, sur tous les thèmes d’actualité juridique concernant l’agriculture et l’agro-alimentaire. Il sera membre de l’Académie d’agriculture. Raymond de Silguy a été aussi pendant 40 ans le conseil de l’ordre des médecins d’Ille-et-Vilaine. Il sera aussi le cofondateur de la Mutuelle des professions judiciaires.

Raymond de Silguy était commandeur de la Légion d’honneur, commandeur dans l’Ordre national du Mérite et commandeur dans l’Ordre national du Mérite agricole, médaillé réfractaire (1943-1944). Il était aussi chevalier dans l’ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem.

Ses obsèques seront célébrées jeudi 12 juillet, à 15
h30, en l’église Notre-Dame en Saint-Melaine de Rennes. Il sera inhumé vendredi 13 juillet, au cimetière de Brignogan Plage (Finistère).

Témoignage

En 2013, à l’occasion d’un supplément Ouest-France dédié à l’abolition de la peine de mort, Raymond de Silguy était revenu, avec notre confrère Michel Tanneau, sur une affaire qui avait profondément marqué le jeune avocat qu’il était alors.

"J’ai débuté mes études de droit à Rennes, avant d’être mobilisé pour la seconde guerre mondiale. La débâcle de juin 40, je l’ai vécue du côté de Limoges. En mars 1941, j’étais démobilisé. J’ai prêté mon serment d’avocat le 28 novembre 1942.

"En juillet 1943, je suis réquisitionné pour le STO, le service de travail obligatoire, on m’ordonne de partir pour Stuttgart. Pas question. Comme beaucoup de réfractaires, je rejoins le maquis et la Résistance. J’ai vécu le siège de Brest, en tant qu’officier FFI, en 1945. La Libération survenue, je m’inscris au barreau de Rennes. L’épuration commence.

"Dans cette période dramatique, le barreau de Rennes a dû défendre une foule de collaborateurs et de criminels de guerre. Début 1947, j’ai 27 ans, le bâtonnier me confie la défense d’un sous-officier nazi. Durant la poche de Lorient, il a fait fusiller cinq résistants. Cinq de mes camarades, en quelque sorte. J’avais prêté serment, je n’avais pas le choix.

"Le procès a lieu au Parlement de Bretagne. J’étais affolé par la responsabilité qui était la mienne. Mon client, un grand blond aux yeux bleus, ne parle pas un mot de Français. L’avocat général requiert la peine de mort contre lui, contre le capitaine, et le colonel, sur ordres desquels il avait dirigé le peloton d’exécution.

"Alors, moi le résistant, opposé à la peine capitale, je me suis levé, dans une salle bondée et surchauffée. Et j’ai plaidé, pour tenter de sauver la tête de celui qui, quelques mois plus tôt, était mon ennemi. Je n’ai pas convaincu la cour militaire spéciale. Mon client et le colonel ont été condamnés à mort. Leur pourvoi a été rejeté.

"Quelques jours plus tard, je me retrouve à l’Élysée, pour plaider la grâce de mon client dans le bureau de Vincent Auriol, premier président de la IVe République. Il connaît bien le dossier. En revenant à Rennes, j’ai un petit espoir. Il sera de courte durée.
"Car le contexte de l’épuration était trop pesant. Vincent Auriol rejette la grâce. La police me téléphone le lendemain ou le surlendemain soir, pour me dire qu’elle passera me prendre à 4h du matin. Autant dire que je n’ai pas dormi.

"À 4h, direction la prison Jacques-Cartier. Jamais, je n’oublierai le regard éperdu de mon client, lorsque nous l’avons réveillé, dans sa cellule, moi, le directeur de la prison, l’avocat général et l’aumônier. Son regard cherchait le mien. J’étais son défenseur, mais je ne pouvais plus rien pour lui.

"Nous sommes partis pour le quartier Coëtlogon, au petit matin. Comme il avait refusé le dernier verre de rhum, le sous-officier a refusé qu’on lui bande les yeux. Lui et le colonel se sont dit au revoir, puis ils sont tombés sous les balles. Mon client est mort sur le coup.


Je n’ai jamais eu, ensuite, à plaider contre la peine de mort. Aujourd’hui en 2011, une société civilisée ne peut plus légaliser la loi du Talion."