Mémoires de Robert  BIAT  1939 - 1946
Voici  la biographie de Robert BIAT transmise par sa fille Claudine Biat-Brunet.
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MEMOIRES DE ROBERT BIAT DE 1939 A 1946
En Juin 1937, j’avais 12 ans et je passai avec succès mon certificat d’études primaires. Notre instituteur, Monsieur Tuvache, était un homme
d’une quarantaine d’années qui savait se faire respecter et aussi se faire aimer, deux sentiments très difficiles à concilier, mais à cette époque, c’était encore possible. Je me souviens qu’un jour où j’avais dû faire une grosse bêtise, il m’avait giflé d’une manière que je n’avais pas appréciée. En rentrant à la maison le midi, je rendis compte à mon père des sévices que mon instituteur m’avait fait subir :
« Comment ? Il a osé te donner une gifle. De quel côté ? ».
Je lui montrai ma joue encore toute rouge et à mon grand étonnement je reçus sur l’autre joue une deuxième gifle, bien appuyée, ce qui m’enleva définitivement toute envie de me plaindre à mon père des "brutalités" sans doute bien méritées de mon instituteur.
A la rentrée suivante, en Septembre 1938, je rentrai au collège Remy Belleau de Nogent-le-Rotrou comme pensionnaire. J’avais un cafard fou à l’idée de quitter mes parents, et je franchis le grand portail du collège avec beaucoup d’appréhension. Je rentrai en 1ère année EPS et ne fus jamais un brillant élève.
Tout de suite, je dus subir les bizutages des grands de l8 à 19 ans qui me démoralisèrent complètement : je me souviens encore, en plein hiver, des passages sous le robinet de la cour, des emprisonnements dans les toilettes avec bombardements de pierres et de terre par dessus la porte bloquée de l’extérieur, des brimades de la part des grands qui tous les soirs organisaient des chasses aux nouveaux pour leur faire subir des petites brutalités que je n’appréciais pas du tout. Je me souviens ainsi des sévices d’un grand étudiant d’un mètre quatre-vingts, de cinq ou six ans plus âgé que moi, un nommé Ledru d’Argenvilliers : son plaisir était, en salle d’étude, le soir, de me piquer les cuisses et les genoux avec un porte plume fixé au bout d’une baguette de bois. Un soir, à la chambre, je constatai que ma cuisse gauche était constellée de piqûres ensanglantées qu’il fallut nettoyer au plus vite.
Evidemment, il n’était pas question de se plaindre : j’aurais été traité de mouchard et les brimades auraient encore été plus sévères. A part quelques vilaines choses de ce genre, je garde un assez bon souvenir des professeurs et des dix-huit mois passés au collège.
Je me rappelle encore notre professeur de Français, monsieur Chapelle : il maintenait pendant les cours une discipline de fer, distribuant des "moins un" au moindre bruit, au moindre crissement de plume dans l’encrier. Quand il était satisfait de notre travail, cinq minutes avant la fin du cours, il sortait son phono et nous passait un disque de grande musique, que nous écoutions dans
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un silence "religieux et obligatoire". Les grands des classes supérieures n’appréciaient guère ce professeur si rigide et si droit. Un jour, pendant la récréation, ils attrapèrent à une dizaine la grande armoire bibliothèque qui abritait tous ses livres de cours et de beaux livres de collection qu’il nous prêtait volontiers. A grande peine, ils la basculèrent et lui firent faire plusieurs « tonneaux », provoquant un grand bruit et un grand chamboulement de tous les livres à l’intérieur de l’armoire, puis ils la remirent péniblement en place. Au cours suivant, monsieur Chapelle alla chercher dans son armoire un livre de cours, sortit la clef de sa poche et ouvrit la porte. Une bonne partie du contenu de l’armoire se déversa dans la classe, à ses pieds, ce qui provoqua un grand éclat de rire de tous les élèves. Il ne remua pas un sourcil et tranquillement revint à son bureau. Il termina son cours toujours impassible. Cependant, quelques minutes avant la fin, il se dirigea vers l’armoire dévastée, et avec l’aide de trois élèves confectionna des petits paquets de dix livres chacun qu’il entassa sur son bureau. Quand il eut terminé trente trois paquets, qui correspondaient au nombre d’élèves, il pria tous les élèves, avec un sourire un peu narquois, de venir prendre un paquet de ces volumes qui avaient un peu souffert de la bous- culade.
« Mes amis, comme vous l’avez sans doute remarqué, la couverture des livres est un peu vieille, un peu terne, je vous prierai donc de les couvrir tous avec du beau papier rose bonbon que vous trouverez à l’intendance du collège. Vous n’oublierez surtout pas les étiquettes que vous collerez sur le dos du livre en haut à droite en écriture gothique évidemment, c’est plus joli. Vos camarades des autres classes se feront un plaisir de se joindre à vous pour cette rénovation. Vous avez jusqu’à lundi matin 9 heures pour me rapporter ces livres. »
Aucune réflexion ne se fit entendre et tous les élèves partirent, leur paquet sous le bras, sans un mot. Comme les autres camarades, j’achetai une feuille de papier rose bonbon, un paquet d’étiquettes et le dimanche après midi, à la maison, je rénovai en râlant un peu, les livres de mon professeur de Français. Une semaine après, à notre cours, il nous remercia de notre travail et nous fit admirer sa bibliothèque impeccablement rangée et les belles étiquettes en lettres gothiques.
Toutes les classes, grands et petits, avaient participé à cette remise en état et il en était très fier. Tous les élèves, grands et petits, pensèrent sans arrière- pensée que leur professeur de Français, monsieur Chapelle, était un sacré bonhomme et méritait le respect de tous pour son calme et son initiative : je le pense encore aujourd’hui, souhaitant que les professeurs de l’époque actuelle suivent son exemple.
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