Libération de Scaër. L’heure de l’apaisement
Deux victimes de la guerre réhabilitées
Charles Burel, Jos Noac'h, le maire, Jean-Yves Le Goff, Jeannine Daniel et Anne Friant, de l'Anacr, et Gwen Madec. | 
Par Ouest-France – 15 août 2018
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Le 10 août 1944, deux femmes furent violées, tondues et humiliées publiquement, jugées et fusillées. Réhabilitées, un hommage leur a été rendu, vendredi, à Stang Blanc.

C'était une histoire qui se murmurait derrière les murs de Scaër depuis plus de 70 ans. 74 exactement. Quelques personnes, dont Charles BUREL, ancien conseiller municipal, avec le concours de l'Association nationale des anciens combattants du Finistère (ANACR 29) ont voulu rendre leur honneur à ces deux victimes civiles de la guerre accusées d'avoir trahi et dénoncé les parachutages de juillet 44.

Le maire, Jean-Yves LE GOFF, a demandé le concours de Gwen MADEC, professeur d'Histoire au collège depuis 20 ans, de faire des recherches sur cet événement de la fin de la guerre : « Le maire m'a confié la délicate mission d'essayer d'éclairer un sombre passé.
Le temps semble venu en effet, ici, comme ailleurs en France, de faire succéder de l'Histoire à une mémoire douloureuse et controversée, celle des 20 000 tondues de la Libération.
Il s'agissait, partout sur le territoire national, pour une population traumatisée par la guerre, de punir celles qui ont trahi et de réunir tous les autres pour les châtier. »

Humiliées

Lors de la Libération en août, on cherche des victimes expiatoires, des boucs émissaires, comme dans beaucoup d'autres endroits en France. Deux jeunes femmes de 21 et 22 ans sont alors désignées à la vindicte populaire : Marie-Jeanne NOACH, native de Guiscriff et Jeannette LAZ, native de Détroit dans le Michigan (États Unis).

Le prétexte : une attitude jugée trop proche, voire trop frivole, avec l'occupant.

Elles sont alors accusées d'avoir trahi et dénoncé les parachutages voisins. Rien dans les archives ne le prouve. Dès lors commence leur martyre : séquestrées, violées, tondues et humiliées publiquement, jugées de manière expéditive. Leur calvaire s'achève au matin du 10 août 1944, à Stang Blanc.

Pourquoi, 74 ans après, vouloir réhabiliter la mémoire de ces deux femmes ? Gwen Madec explique : 
« Sans doute car les historiens ne se sont penchés que récemment sur ce phénomène national et même européen des tondues, caractéristique de la Libération.
Je salue donc le courage de tous ceux, notamment de M. Burel, des membres de l'Anacr et de la municipalité, qui ont voulu rendre hommage à ces deux femmes victimes - collatérales - de la Libération et de l'épuration. Car l'heure est venue d'intégrer à sa tragique histoire, Madame Jeannette LAZ et Madame Marie-Jeanne NOACH
»

Retrouver leur dignité

La présidente de l'ANACR, du Finistère, Anne FRIANT dans son allocution plaidait pour la présomption d'innocence que les deux femmes auraient eue avoir : « En temps de paix, elles auraient droit, à un procès qui aurait permis à la défense de s'exprimer et à la vérité d'apparaître. Mais nous étions en guerre et il n'en fut pas ainsi », et la présidente de conclure: « Marie-Jeanne Noac'h et Jeannette Laz retrouvent aujourd'hui leur dignité. »

Devant une cinquantaine de personnes, le frère d'une des deux victimes, Jos NOACH, a dévoilé la plaque fixée sur la stèle, un bloc de granit, dans un chaos rocheux du site de Stang Blanc.
Il avouait, à 88 ans, très ému, être enfin soulagé...
Aucune des deux familles ne reçu les corps, en 1944, pour leur faire des obsèques et faire leur deuil.

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Libération de Scaër.
 L’heure de l’apaisement

 Publié le 04 août 2018 - Le Télégramme

Frédéric Le Beux, fils de Résistant et Pierrette Le Floc’h ont fait l’appel aux morts au cours d’une cérémonie présidée par Didier Le Duc, Henri Le Gourvellec et Jeannine Daniel.

Place de la Résistance, une cinquantaine de personnes ont suivi, samedi matin, les cérémonies commémoratives du départ des troupes allemandes de la commune le 4 août 1944, avec la participation d’une vingtaine de drapeaux dont ceux des associations patriotiques de Scaër et des communes voisines.

Dans son allocution, Jeannine Daniel au nom de l’Anacr a rendu hommage aux combattants de l’ombre, rappelant que le sacrifice des 32 Scaërois morts pour que vive La France : René Berthelot, Yves Bourvic, Pierre Capitaine, Jean Coré, Henri Cario, Etienne Démezet, François Guéguen, Louis Guillemot, Corentin Guillou, Roger Guillou, Yves Hervé, Yves Herviou, René Huiban, André L’Hellegouac’h, Jean Lancien, Louis Landrein, Albert Le Bec, René Le Bomin, Jean Le Coz, François Le Daéron, Pierre Le Fort, Jean Le Guiff, René Le Hamp, René Le Mao, Louis Le Moaligou, Christophe Morvan, Marcel Pézennec, Paul Pourhiet, Jean Sinquin, Jean Stéphan, René Turquet, Yves Yannès. « Il faut qu’aucun des noms que nous égrenons lors de l’appel aux morts ne tombent dans l’oubli.

Il faut rappeler à tous le prix payé pour des décennies de paix, de prospérité et de sécurité ».

Elle a également associé à cet hommage les victimes civiles innocentes.

Interpellant la conscience de chaque membre de l’assistance : « Et moi, qu’aurais-je fait en pareilles circonstances », elle les a invités à prôner l’apaisement.

Tout d’abord, citant Jean-Jacques Goldman : « Et si j’étais né en 17, à Leindenstadt, sur les ruines d’un champ de bataille, aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, si j’avais été Allemand ? », elle a attiré l’attention sur la condition des soldats allemands, combattant « malgré eux ».

Puis en revenant sur l’épisode douloureux du 10 août 44 où la Résistance a montré un visage moins glorieux : « Le temps passant, les archives allemandes révélées, les recherches effectuées, les preuves dévoilées, les esprits apaisés, les volontés exprimées, permettent de rendre leur honneur à deux Scaëroises, Jeannette Laz et Marie-Jeanne Noac’h qui furent sommairement jugées, condamnées à mort et exécutées.

Mais il ne nous appartient pas de juger les acteurs de l’époque ».

Le 10 août, la municipalité et l’Anacr dévoileront une plaque en mémoire de ces deux jeunes femmes, à Stang Blanc, sur le lieu de leur exécution.

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Le chemin est long qui mène de la guerre à la paix.

1939-1945. La guerre la plus sanglante, la plus abominable que le monde ait connue. Plus de 60 millions de morts dont une majorité de victimes civiles. Mesdames Jeannette LAZ et Marie-Jeanne NOACH ont rejoint cet effroyable cortège des morts de cette Seconde Guerre Mondiale.

En temps de paix elles auraient eu le droit à la présomption d'innocence dont doit bénéficier tout accusé, elles auraient eu le droit à un procès qui eût permis à la défense de s'exprimer, à la vérité d'apparaître.

Mais nous étions en guerre et il n'en fut pas ainsi.

Aujourd'hui Scaër inscrit ces deux femmes dans sa douloureuse mémoire, mais en furent-elles jamais absentes?!

A Scaër, une mémoire déjà si lourde de sang et de larmes versés, le souvenir si présent de ces femmes et de ces hommes qui dirent non, prirent courageusement les armes, le temps venu de l'insurrection générale, pour combattre l'envahisseur nazi et libérer leur pays de la servitude.

Le peuple français ne sera pas un peuple d'esclaves.

Aujourd'hui, nous tous ici rassemblés, nous parlons dans la langue de notre pays. Les drapeaux qui flottent au fronton de notre mairie sont notre drapeau bleu-blanc-rouge- celui de la Révolution française, celui qui accompagna la 1ère Déclaration des Droits de l'homme et du Citoyen du 26 août 1789 déclarant dans son préambule que «tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits», et à ses côtés, le drapeau bleu aux étoiles d'or de l'Union européenne.

Monsieur le maire, vous avez été élu démocratiquement par les citoyennes et citoyens de Scaër ; vous n'avez pas été nommé par un gouvernement collaborant avec l'ennemi, ni tenu de bien servir ce dernier sous peine de révocation.

La devise Liberté Égalité Fraternité est redevenue la nôtre. Nos enfants vont à l'école, à temps complet, les locaux ne sont plus occupés par des soldats étrangers. Nous sommes soignés, nourris, nous n'avons plus de tickets de rationnement.

Et enfin, depuis 73 ans, nous vivons en paix!

Si le drapeau à croix gammée, noir de la cendre des crématoires et des villages incendiés, rouge du sang des millions de victimes, ne flotte plus, sinistre, menaçant, au-dessus de nos têtes, à qui le devons-nous?

A celles et ceux qui ont refusé d'effacer de l'Histoire les valeurs de la Révolution Française, aux Résistantes et Résistants, à l'armée de
l'ombre se battant aux côtés de nos Alliés, aux soutiers qui préparaient aux heures les plus noires de notre histoire la libération de notre pays, au rétablissement de la République, les bases d'un nouveau pacte social de partage, de justice, de solidarité. Le programme du CNR du 15 mars 1944.

Égalité entre les citoyens, droit de vote des femmes-enfin!-droit à la santé, à l'éducation, à la culture, confiance en la jeunesse, nationalisation quand utile à tous…Respect et reconnaissance à toutes celles et ceux qui au plus noir de la nuit crurent que le jour se lèverait et que la vie serait plus forte que tout.

Hommage aux femmes. Nous leur devons, après tant de siècles de servitude, la précieuse conquête de notre indépendance, de notre liberté, de notre dignité. Dignité refusée, dignité rendue aujourd'hui à Mesdames Jeannette LAZ et Marie-Jeanne NOACH.

La République issue de la Résistance fit enfin des femmes des êtres majeurs égales des hommes. L'entrée au Panthéon de trois grandes figures féminines, Germaine TILLION, Geneviève de GAULLE-ANTHONIOZ, Simone WEIL, rappelle à tous les hommes de veiller au respect qu'ils doivent à leurs égales, rappelle à toutes les femmes de veiller à garder
et exercer leurs droits, de veiller à maintenir la paix qui seule leur garantira la valeur la plus précieuse pour elles toutes: la vie.

Le chemin est long qui a mené à l'égalité et à la paix.


Scaër le 10 août 2018

Anne FRIANT-MENDRES pour ANACR29